Intermittents, précaires, même combat !

Après la mobilisation de grande ampleur en 2003, les intermittents sont de nouveaux sur le pied de guerre pour défendre leur régime d’indemnisation chômage et par la même occasion le spectacle vivant en France et tous les précaires. La nouvelle convention chômage du 22 mars, signée entre le patronat et trois syndicats, prévoit en effet de durcir les règles d’indemnisation des intermittents du spectacle, comme celles de tous les chômeurs. Le Festival de Cinéma de Douarnenez se solidarise de ce mouvement des intermittents, sans lesquels la production cinématographique, artistique et la réalisation même du Festival sont impossibles.

Nous avons rencontré Frédéric Le Gall pour évoquer la mobilisation actuelle.

(entretien réalisé par Claude Le Gouill, vice-président de l'association du festival de cinéma de Douarnenez)

Bonjour Frédéric, Peux-tu te présenter ?

Je suis régisseur dans le cinéma. Cela fait 22 ans que je suis intermittent, je travaille sur les tournages, c'est une activité par définition ponctuelle. Il y a beaucoup de précarité, c'est une industrie de projet. On travaille sur des temps assez courts qui ne permettent pas d'être annualisés. Je suis également président d'Actions Ouest, l'association qui réunit les techniciens et comédiens en Bretagne. Je multiplie les casquettes parce que je suis aussi membre du Conseil d'Administration de Films en Bretagne. Il s'agit de l'union des professionnels de l'audiovisuel et du cinéma en Bretagne. Créé en 1999,  Films en Bretagne fédère en quatre collèges les structures représentatives du paysage audiovisuel breton : les producteurs ; les auteurs et réalisateurs ; les techniciens, artistes interprètes et collaborateurs de création ; les organismes œuvrant dans les domaines de la recherche, de la diffusion, de la gestion d’archives et de l’éducation à l’image.

 

Quel est le problème actuel de l'intermittence ?

On entend beaucoup parler de l'intermittence depuis la signature de la nouvelle convention chômage du 22 mars 2014 qui a mis le feu aux poudres. Au lieu de prendre en compte le travail de différents experts et sociologues qui depuis 2003 ont planché sur de nombreux rapports, le MEDEF a pris le contrôle des négociations et a imposé ses vues, à savoir des efforts uniquement portés par les salariés sans aucune contrepartie du patronat. Un Comité de Suivi s'est formé après 2003, à la suite de la première réforme de l’intermittence. Il est composé de certains syndicats de salariés et employeurs, d’associations professionnelles et de parlementaires. Il représente de manière générale tout ce qui touche à la culture en France. Il a été créé pour évaluer précisément les conséquences du modèle proposé en 2003. La nouvelle convention chômage du 22 mars de cette année ne prend pas en compte les critiques émises par ce Comité, et encore moins ses propositions de réforme du système. Elle amplifie la logique assurantielle installée en 2003, qui signifie que plus tu cotises, plus tu es indemnisé. Cela va à l'encontre des principes du Conseil National de la Résistance, à l’origine de la création de l’assurance chômage où normalement le travailleur cotise pour ceux qui ne travaillent pas dans une logique de solidarité interprofessionnelle. Nous refusons ce nouveau système d’indemnisation chômage et nous exigeons que nos propositions de réforme soient au minimum discutées afin d’arriver à un système de chômage plus juste et plus équilibré. Nous ne demandons pas plus d’argent, mais juste qu’il soit mieux réparti. Rappelons juste que 6 chômeurs sur 10 ne touchent aucune allocation chômage aujourd’hui en France. Il est là le vrai scandale. En 2013, 80% des nouvelles embauches se sont faîtes en CDD. Le CDI est en train de devenir la chimère d'une époque de plein emploi aujourd'hui révolue. L'intermittent est l'arbre qui cache une forêt de travailleurs toujours plus précaires. Et c'est bien ce qui effraie le Médef, que l'intermittence serve de modèle à une réflexion autour d'un nouveau système d'indemnisation chômage de l'emploi discontinu devenu aujourd'hui majoritaire.

 

Quels sont les reproches qui vous sont faits ?

Ce sont toujours les mêmes. Premièrement, les médias continuent d'évoquer ce fameux déficit d'un milliard duquel nous serions responsables [sur les 4 milliards de déficit de l'Unedic]. Mais la logique même de ce calcul est totalement absurde. On ne peut pas soustraire les allocations des cotisations car par essence un chômeur ne travaille pas ou peu, et donc ses cotisations n’équilibreront jamais ses allocations. Le vrai problème est qu’aujourd’hui il y a de plus en plus de chômeurs, c’est-à-dire de moins en moins de travailleurs qui cotisent, c'est normal qu'il y ait un déficit. Il faut savoir que les intermittents représentent 4% des chômeurs en France et perçoivent 3,5% des allocations. Il n'y a rien de scandaleux.

Deuxièmement, la permittence est sans arrêt mise en avant. Il est vrai que certains intermittents travaillent à temps-plein en n’étant salariés que quelques jours par l'entreprise, le reste de leurs revenus étant assurés par l'allocation chômage. Cela existe, mais d'après le Pôle Emploi il n'y aurait que 4% de fraudeurs, soit pas plus que dans d’autres secteurs d'activité. Il faut savoir que nous sommes environ 250.000 intermittents et que seuls 110.000 d’entre eux perçoivent des allocations. Aujourd'hui, pour avoir le droit au chômage dans les annexes 8 et 10 de l'intermittence, il faut travailler 507 heures en 10 mois pour les techniciens, et 10 mois et demi pour les artistes. Celui qui n'a pas fait assez d'heures bascule au régime général, et même si il finit par atteindre son quota d’heures plus tard, il lui est difficile de revenir au régime intermittent, car il doit d’abord épuiser son nombre de jours de chômage ouvert au régime général. Le chômage devient comme un compte d’épargne avec un nombre de jours indemnisés à dépenser, chaque période travaillée faisant glisser la fin de droits.

Quelles sont vos revendications ?

Aujourd'hui nous sommes en colère contre le gouvernement. Nous lui demandons d’arrêter d’être sous le joug du patronat, de revenir d’urgence à une logique de soutien envers plus faibles et non pas envers plus forts. Nous nous opposons à cette logique assurantielle du chômage que le Médef vient de renforcer. Nous demandons l'abrogation de l'accord du 22 mars, et le retour aux 507 heures sur 12 mois, comme avant 2003 [contre 10 mois actuellement]. Nous voulons revenir à une indemnisation chômage mutualisée et plafonnée [les gros salaires ne touchent pas de chômage].  Nous refusons les propositions de Manuel Valls de juin dernier, et notamment le fameux différé d'indemnisation qu'il propose de prendre à la charge de l’État. Pourquoi ? Parce que cela nous sortirait de la solidarité interprofessionnelle, ferait de nous des privilégiés pour le coup, que cela propage l'idée que l'intermittence serait une subvention déguisée à la Culture et que cela constitue un premier pas dangereux vers une caisse professionnelle spécifique à notre secteur. La presse ne parle que des intermittents mais tous les chômeurs sont concernés par cet accord du 22 mars. Les indemnisations vont diminuer et certains vont même sortir du système. L'assurance-chômage regroupe plusieurs annexes, spécifiques à des Catégories Socio-Professionnelles, comme par exemple l’annexe 4 qui rassemble les intérimaires et les annexes 8 et 10 les intermittents.

Comment se passe ce lien avec les autres catégories ? Vous parvenez à organiser des actions communes ?

Nous, nous avons de la chance d'être organisés, de nous connaître et d'avoir l'expérience de 2003. Nous avons un réseau et des associations de professionnels qui nous permettent de communiquer entre nous et de nous informer. Nous pouvons coordonner nos actions alors que les intérimaires sont plus isolés et moins informés. Ils veulent un travail, rien de plus. Même les syndicats d'intérimaires ont des difficultés à les mobiliser Je profite de cet article pour lancer un appel aux intérimaires et aux précaires, pour s'informer et rejoindre la mobilisation. Mais on sent quand même que ça commence à bouger. Même la presse, qui ne parlait avant que des intermittents, commence à évoquer les répercussions sur les autres travailleurs. On se rend compte qu'une mobilisation commune devient possible.

On entend beaucoup parler des mobilisations au Festival d’Avignon, quelles ont été vos actions en Bretagne ?

La mobilisation passe par la Coordination des Intermittents et Précaires (CIP) et certains syndicats, essentiellement la CGT Spectacle mais aussi certains syndicats d’employeurs des secteurs culturels. Elle est plus variée qu'en 2003 car la situation a changé. Avant, les compagnies et les Festivals étaient assurés et indemnisés en cas de mouvements sociaux, mais ces assurances n'existent plus.  Les festivals sont pris entre deux feux, beaucoup soutiennent la lutte mais en même temps faire grève et annuler les spectacles peut signifier la mort du festival ou de la compagnie. Il a fallu inventer de nouvelles formes d’actions pour ne pas aller contre les festivals tout en mettant la pression. En Bretagne, nous avons bloqué une représentation de The Voice, nous avons occupé  la DRAC, la Direction du Travail... Nous avons aussi mené des actions plus poétiques, comme des immobilisations devant le Parlement de Bretagne à Rennes : les gens restent immobiles durant plusieurs heures, 40 personnes totalement fixes [en photo]. Ça intrigue les gens.

Et quels sont les retours du public ?

Ça commence à être réceptif. Le côté intermittent privilégié-saltimbanque-qui travaille par passion est en train de changer. Les gens se rendent compte que cette précarité des intermittents dont ils entendent beaucoup parler en ce moment est finalement très proche … de la leur. Les grèves et les menaces d'annulation de festivals ont démontré l’importance économique du secteur culturel en France. Nous sommes peut-être des saltimbanques, mais nous pesons dans l'économie française autant que l'industrie automobile. Cela impacte beaucoup les gens.

Comment juges-tu le futur du mouvement et de la réforme ?

Je ne suis pas très optimiste mais je pense que l'on va avoir une rentrée difficile en septembre car il n'y a pas que les intermittents à être en colère et prêts à le montrer…

 

Pour en savoir plus :

Coordination des Intermittents et Précaires de Bretagne 35

http://fr-fr.facebook.com/pages/Cipbretagne35/535077256612277

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