Des Sourds au festival …

Des Sourds au festival de cinéma de Douarnenez : des citoyens parmi d’autres …

Par Fabrice Bertin

Ce 29 aout 2015, dans le cadre du festival de Douarnenez, Neddiel Muñoz, native de l’île de Chiloë expose les grands principes de la culture williche, l’organisation de sa communauté et l’omniprésence de la Pacha Mama. En langue mapudungùn, williche signifie « les gens du sud » : il s’agit tout simplement de la culture du peuple mapuche, qui vivait sur ces terres avant même qu’elles n’aient été colonisées.. Apothéose d’une semaine de festival à 95% accessible, grâce à la présence de vingt-trois interprètes en LSF/Français, mais aussi grâce au sous-titrage de la quasi-totalité des films projetés.

Appliquant la maxime, « Si tu as une question à propos de la mer, demande aux poissons », l’artiste chilienne répond naturellement dans sa langue maternelle, l’espagnol, aux questions formulées en langue bretonne par Stefan Moal. Une configuration linguistique inédite et un thème qui l’est tout autant… Grâce aux interprètes breton/espagnol, les propos de l’un ou de l’autre sont mis à la portée des locuteurs, mais également, et le fait est suffisamment rare pour être souligné, aux locuteurs de la langue des signes, Sourds pour la plupart, par le biais d’une interprétation breton/LSF ou espagnol/LSF. La situation est en effet exceptionnelle : outre les compétences requises pour passer du breton ou de l’espagnol à la LSF, il ne s’agit pas plus d’accessibilité que pour les autres langues, d’accessibilité au sens purement linguistique et non d’accessibilité liée à une incapacité. Car, malgré les déclarations de principe qui proclament et répètent (sans doute pour mieux s’en persuader) que « oui, bien sûr, la LSF est une langue comme les autres ! », on a trop souvent recours à cette langue comme un simple outil de communication. Une considération linguistique qui en révèle une autre, d’ordre anthropologique : il s’agit de celle portée à ses locuteurs privilégiés, les Sourds.
Il n’est pas admis aujourd’hui ni politiquement correct dans notre pays qui s’autoproclame pays des droits de l’Homme, où l’idéal d’égalité est porté aux nues, d’affirmer que certains citoyens le sont moins que d’autres, c’est-à-dire qu’une citoyenneté est incomplète. Pourtant, c’est une réalité mise en évidence par les subaltern studies, domaine de recherche qui s’intéresse à des populations volontairement ignorées ou non par l’Histoire officielle, comme c’est le cas des Sourds. Leur histoire montre combien la communauté majoritaire s’est appropriée, s’approprie encore, une destinée qui lui est étrangère : or, une décolonisation des esprits est inséparable de la décolonisation des territoires. Ce qui ne veut pas du tout dire qu’un territoire s’impose pour identifier une entité anthropologique, loin de là. Les Sourds n’ont pas de territoire propre, n’en ont pas eu par le passé et n’ont pas, à ma connaissance, de visée séparatiste… Précisément, l’idée de départ de ces subaltern studies était que ces catégories de population n’ayant jamais eu d’Etat ni de structures représentatives, leur histoire ne peut s’écrire à partir des archives officielles. Dans le cas des Sourds, la figure de l’abbé de l’Epée est passée à la postérité en tant que « bienfaiteur de l’humanité » ; les Sourds eux-mêmes, grâce à qui il a acquis ce statut, n’ont pas cette reconnaissance. La distinction de la légion d’honneur au premier professeur Sourd, Ferdinand Berthier, par le président de la République Napoléon III en 1849 montre cependant qu’ils ne sont pas passés inaperçus. L’amnésie est donc postérieure. Dès le XVIème siècle, Etienne de La Boétie pose la question de la légitimité d’une autorité, quelle qu’elle soit, et la domination qu’elle exerce : tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent ? ».
On ne saurait faire l’économie d’une telle réflexion d’autant qu’aujourd’hui, le « mieux que rien » s’installe progressivement dans l’esprit des Sourds, de leurs parents ou de leurs proches et de la société toute entière. Par un tour de passe-passe sémantique, la loi votée en 2005, intitulée « loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapés », laisse penser que la question est réglée… Loin s’en faut ! C’est compréhensible dans la mesure où il n’y a pas si longtemps, c’était effectivement le néant. Mais jusqu’où peut-on tolérer ce pis-aller ? Une personne qui signe approximativement en lieu et place d’une interprète diplômée, c’est « mieux que rien « soupire-t-on. Un sous-titrage régulièrement défectueux à la télévision et ponctuel au cinéma, « mieux que rien » dit-on.
Une éducation où les professeurs ne connaissent pas ou très partiellement la langue de leurs élèves, encore « mieux que rien « !! Des outils pédagogiques élaborés à la hâte et plein d’erreurs ? « Mieux que rien », non ? Au moins, il y a quelque chose, non ? Mais, je pose la question, mieux que rien vraiment ou au contraire pire que tout ? Tolérer que sa parole soit traduite de façon erronée, n’est-ce pas pire que tout ? Tolèrerait-on qu’un professeur russe fasse cours à des élèves chiliens sans connaître leur langue ? Recruterait-on des enseignants de langue corse sans connaître soi-même cette langue ?
A contrario du report par le gouvernement –une nouvelle fois - de l’accessibilité prévue pour 2015, l’initiative des organisateurs de ce festival, l’implication personnelle et professionnelle des interprètes LSF-français doivent être vivement saluées. Car ce qui fait défaut pour que les Sourds soient pleinement citoyens, c’est tout simplement la volonté, le courage politique. En ce sens, cet engagement, unique en France et peut-être même en Europe, dans la constance et la durée en est la meilleure illustration !… Et pour finir en beauté cette semaine de festival, même le concert de clôture, par l’intermédiaire de chants-signes, est accessible et les Sourds peuvent y prendre part. Comme tous les citoyens !

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