Des nouvelles de…#1 – Oscar Olivera





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En 2015 lors de l’édition Peuples des Andes, le Festival invitait Oscar Olivera, l’un des leaders de la « guerre de l’eau » de Cochabamba en 2000, une mobilisation victorieuse contre la privatisation de l’eau dans cette ville bolivienne. Nous l’avons recontacté pour faire le point sur la situation sanitaire en Bolivie, dans un pays déjà confronté à une crise politique depuis la prise du pouvoir de la droite réactionnaire en novembre 2019. Au moment d’échanger avec lui, le 4 avril dernier, vingt ans jour pour jour après le déclenchement de la « guerre de l’eau », la Bolivie comptait 140 cas et 10 décès liés au COVID-19.




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Oscar Olivera : « La force collective comme unique manière de changer l’état actuel des choses. »

Propos recueillis par Claude Le Gouill, le 4 avril 2020

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Comment est l’ambiance en ce moment à Cochabamba ?

Cochabamba est la seconde région où il y a le plus de cas de virus, même s’il n’y a pour le moment aucun mort. Nous sommes en quarantaine, nous pouvons sortir une fois par semaine, selon notre numéro de carnet d’identité. Pour moi c’est le vendredi. En Bolivie il n’y a rien. Il n’y a pas d’équipement, les hôpitaux n’ont pas de salles de traitement intensif, pas de personnel qualifié pour affronter cette situation. Parce que nous savons tous que dans le Sud global, les politiques du modèle néolibéral ont pratiquement démantelé tous les services publics de santé, d’éducation. Cela ne permet pas d’apporter une réponse crédible pour mitiger ce qui se passe. Cela signifie que si le virus arrive avec force, je crois que ça va être fatal.

Le contexte politique tendu, avec la répression des mouvements sociaux depuis la prise du pouvoir du gouvernement intérimaire [trente morts lors d’affrontements entre organisations sociales et l’armée], ne doit pas faciliter la gestion de la crise ?

Nous sommes dans une étape pré-électorale [de nouvelles élections présidentielles sont normalement prévues en mai], à la suite d’un conflit politique. Et toutes les actions qui sont prises, d’un côté ou de l’autre, sont vues dans cette perspective. Par exemple le gouvernement a décidé de donner un « bon » [aide économique] à certains secteurs : aux anciens qui n’ont pas de retraite, aux femmes enceintes, aux personnes en situation de handicap etc. Il a baissé le prix de l’énergie électrique, le coût de l’eau. Mais les secteurs de l’opposition disent que ce sont des actions électoralistes parce que la présidente est candidate aux élections. Les gens sortent dans la rue car ils n’ont pas d’aliments, ils n’ont pas d’argent pour aller acheter et, comme tout est fermé, les aliments n’arrivent pas. Alors ils manifestent et le gouvernement dit qu’ils sont du MAS [du parti de l’ancien président Evo Morales]. Je pense qu’il y a une partie de ces actions gouvernementales qui sont électoralistes, mais ils savent aussi que, s’ils ne gèrent pas comme il le faut cette crise, ils sont foutus et le MAS reviendra. Et c’est de cela qu’ils ont le plus peur ! Et d’un autre côté il y a des secteurs radicaux du MAS qui veulent que ces actions soient un échec. Personne ne pense à la population. Ils pensent à leur propre intérêt, d’un côté comme de l’autre. Cela est déprimant, cela te fait voir le panorama de manière sombre, obscure. Ce qui s’est passé en octobre et novembre a été une fragmentation historique et sociale très grave. Et je crois qu’une crise de cette nature, qui te fait voir la mort à la porte de ta maison, ne te permet de voir de manière très optimiste le présent et le futur.

Tu penses néanmoins que cette crise peut modifier les consciences ?

Nous ne pouvons pas que parler de ce qui se passe de manière isolée en Bolivie, il faut penser au niveau des peuples du Sud qui ont été durement affectés par ces politiques néolibérales. Ce que nous a montré cette pandémie aujourd’hui c’est l’aspect criminel de ces politiques, en mettant en danger la vie de millions de personnes, plus que le virus lui-même. Cela est le premier enseignement qui va nous permettre d’établir, pour tous les peuples, un horizon collectif pour penser un agenda commun. Les gens se rendent compte que ce virus n’est pas apparu du jour au lendemain, il est le produit de l’avancement vorace de l’occupation territoriale, de la part des capitaux transnationaux qui envahissent les territoires naturels d’autres êtres vivants, cela génère une chaine de contacts homme-animal qui a dérivé vers ce type de problème. Je crois que ces thèmes, en étant enfermés chez nous, sont des motifs de réflexion, de discussions collectives. Cela est une base pour établir des points communs qui vont permettre à tous les peuples du monde de décider d’actions concrètes et communes pour identifier les causes de ce malheur. Les biologistes pourront établir les conséquences pour la vie humaine, la vie animale, la vie de l’environnement. Mais je crois qu’il dépend de nous, comme êtres humains et collectifs sociaux, d’établir ce que nous devons faire maintenant. Et l’unique manière, c’est de penser à ce qui se passe. Les gouvernements veulent que nous entrions en panique, que nous ayons peur et que cette peur produise une obscurité sur les causes pour lesquelles des millions et des millions de personnes sont obligées d’être confinées à leur domicile. Je crois que cela va être un processus, un processus très long, très pesant, mais aussi très ferme car les idées s’éclaircissent ici. Cela donne de l’enthousiasme. Et quand tu as de l’optimisme, de l’enthousiasme, cela signifie que tu as récupéré ton esprit, ton esprit combattant, ton esprit rêveur.

La « guerre de l’eau » de Cochabamba avait permis de favoriser la coordination des formes d’auto-organisation autour de l’eau comme un « bien commun ». A partir de cette expérience, penses-tu que le contexte actuel puisse générer cette même dynamique, même si le contexte de la santé n’est pas le même que celui de l’eau ?

Je ne peux pas te donner une recette, ni une vision de ce que nous devons faire, mais je crois que nous allons construire le chemin en avançant sur ce même chemin, en nous posant les questions qui vont nous permettre de le construire de manière collective. Nous devons le prendre comme un processus émancipateur qui permettra à tous de vivre dans le bonheur, la félicité, la justice, avec la liberté et le pain. Je crois que la réflexion au sein des familles est la base fondamentale dans cette partie du Sud, puis il faut l’étendre au quartier, à la communauté, à la région, pour établir des formes de lutte. Le Salut ne peut être individuel, par exemple par des actions individuelles, ni mêmes familiales, il faut des actions communautaires qui impliquent les quartiers, qui impliquent des communautés, qui impliquent des collectifs. C’est seulement l’organisation des personnes, seulement la libération de notre élément collectif à travers des réseaux sociaux, les contacts téléphoniques et toutes les autres formes que, temporairement, nous allons utiliser, qui vont permettre d’établir que l’organisation, l’autodétermination, vont permettre la récupération de ces valeurs importantes que le capitalisme veut condamner. Il n’y a pas d’autres solutions, personne ne va nous sauver, ni les vaccins qui pourraient être créés dans le futur parce qu’il va y avoir d’autres pandémies. Nous devons penser sur le long terme et changer de modèle, définir les causes de notre malheur et comment, de manière collective, les peuples nous pouvons nous réorganiser, nous auto-organiser ; la force collective comme unique manière de changer l’état actuel des choses.

Sur quelles actions concrètes doivent s’appuyer ces collectifs ?

L’unique manière de nous sauver en tant qu’humains, de continuer à garder cette maison commune qu’est à la Terre, c’est de retourner à la terre. Pas uniquement mettre les mains dans la terre, la toucher, la conserver, la protéger, parler avec elle, mais plutôt récupérer la relation que les anciens avaient avec la nature. Et cela nous pouvons le faire uniquement à travers l’auto-organisation et un processus informatif, communicatif, et en partageant des savoirs, des expériences, des connaissances. Pourquoi les gens aujourd’hui manquent d’aliments ? Pourquoi y a-t-il des pandémies ? Quelles sont les causes qui font que nous n’ayons pas un système de santé qui puisse affronter ces pandémies ? Les pandémies ne sont pas le produit d’une sanction divine, d’une sanction de la nature, mais le produit d’une stratégie de survie du capital transnational qui conduit à liquider la vie comme telle. Je crois qu’à Cochabamba, et dans de nombreux peuples du Sud, les secteurs indigènes et paysans montrent l’importance de la production agricole, la production organique, le maintien et la récupération des relations harmoniques avec la nature. Ici, avec plusieurs collectifs, nous travaillons depuis quatre ou cinq ans sur l’agro-écologie urbaine. Je crois que c’est une des formes qui pourra nous renforcer. Je crois que celui qui ne sait pas produire des aliments dans le futur, et même dans le présent, peut mourir de faim. Comme la « guerre de l’eau » en 2000, nous ne nous battions pas pour l’eau comme un droit humain mais pour l’eau comme un bien commun, l’eau comme un patrimoine de la nature qui doit être conservé obligatoirement et avec responsabilité par la population, pour que la vie puisse se reproduire. Et dans cette perspective la guerre de l’eau nous a enseigné beaucoup, en montrant le chemin qu’aujourd’hui toujours plus nous devons prendre.

Pour suivre les actions d’Oscar Olivera à Cochabamba, c'est par ici