Des nouvelles de…#2 – Sarah Haidar





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Écrivaine, journaliste et traductrice algérienne, Sarah Haidar a publié cinq romans dont le plus récent, La morsure du coquelicot (Apic Algérie 2016 / Éditions Blast France 2018), est une utopie anarchiste relatant une insurrection antiautoritaire dans un pays innommé où des femmes et  des  hommes  ayant  subi  les  pires  formes  de  la  dictature se soulèvent non contre un régime, mais contre l’existence même de l’État. Invitée du Festival à l'occaion de l'édition 2019 consacrée aux Algériennes et Algériens et publie le 1er avril dernier un acrticle sur le Hirak au temps du Coronavirus sur Middle East Eye.




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Coronavirus et hirak algérien : des effets secondaires à haut risque ! 

Par Sarah Haidar
Publié le 1er avril 2020 sur Middle East Eye

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Pendant que la plupart des Algériens étaient confinés, l’opposant Karim Tabbou s’est vu infliger un procès surprise et une peine de prison ferme. Le lendemain, un juge annulait le contrôle judiciaire du journaliste Khaled Drareni et le mettait en détention provisoire


 

L’Algérie ne fait pas exception dans cette logique imparable : les grandes crises ont toujours favorisé les autoritarismes, d’autant plus que dans une conjoncture où la vie de chaque individu est menacée, comme c’est le cas avec l’actuelle épidémie de coronavirus, l’État reprend sa vocation « messianique » et s’érige en protecteur de la nation.

Ici comme ailleurs, aujourd’hui comme hier, les gouvernements ne se sont pas fait prier pour instaurer, ou du moins tenter de le faire, l’ordre parfait à leurs yeux, autrement dit : la discipline et l’obéissance aveugles. Une guerre contre un ennemi extérieur, une crise financière ou une épidémie… les grands bouleversements sont souvent propices aux petits calculs politiciens, antisociaux ou franchement dictatoriaux. 

Dépossédée de ses capacités d’auto-organisation, formatée depuis trop longtemps à déléguer une grande partie de son « pouvoir-faire » à l’Etat, piégée dans un système tentaculaire où les institutions monopolisent les moyens et les mécanismes de l’action d’envergure, la société consent souvent, en temps de crise, à s’en remettre aux décideurs ou, pis encore, à les soutenir avec zèle comme on soutient le dernier pilier d’avant l’effondrement. 

En Algérie, le mouvement citoyen qui agite le pays depuis le 22 février 2019, surnommé « hirak » (mouvement), déclare une « trêve » en raison des risques de contamination liés au coronavirus. Les manifestations des vendredis et mardis sont donc suspendues ; la plupart des Algériens sont confinés et sortent le moins possible ; un couvre-feu a été décrété de 19 heures à 6 heures ; la présence policière dans les rues semble plus assurée, moins honteuse ; les patrouilleurs appelant les citoyens à rentrer chez eux emploient un ton arrogant et agressif ; les discours des responsables naguère timorés redeviennent peu à peu méprisants et désinvoltes….

 

Le nom caché de la maladie

Comme des milliards d’individus, les Algériens ont peur. Or, la peur a toujours été l’une des meilleures alliées des pouvoirs en place : lorsqu’ils échouent à l’inspirer aux citoyens, ils la font endosser à un acteur tierce : l’ennemi commun, le désordre, la pénurie, l’insécurité, la mort… 

L’histoire du pays foisonne d’épisodes où une alliance objective entre gouvernés et gouvernants s’imposait d’elle-même : de la période postindépendance, où il fallait prioritairement construire la jeune nation et où la police politique gérait à coup de tortures et d’emprisonnements abusifs les quelques rares fauteurs de troubles, à la décennie noire, où l’union sacrée contre les terroristes islamistes prévalait sur la construction d’un véritable contre-pouvoir et la préservation des droits humains et citoyens, en passant par la dictature du président Boumediene, où même une partie de l’extrême gauche s’est contentée d’un « soutien critique » au nom de l’anti-impérialisme, pendant que certains de leurs camarades ainsi que les berbéristes goûtaient à la « dynamo » dans les geôles humides de Lambèse et de Berrouaghia. 

Aujourd’hui, la pandémie de COVID-19 intervient dans un contexte déjà peu favorable à l’émancipation citoyenne, avec un « hirak » affaibli et englué dans un rituel hebdomadaire plus cathartique que politique et un régime en rémission prêt à sonner la fin de la récré. 

L’urgence sanitaire s’avère donc un allié providentiel qui vient accélérer la reprise de contrôle sur l’espace public, bousculer l’ordre des priorités, essentialiser et replacer les préoccupations de chacun dans la sphère la plus élémentaire : la survie. 

Nul autre choix alors que celui de remettre les clés des villes et des vies entre les mains de l’État, qui s’empressera de manifester son aptitude à gérer la situation, laquelle justifierait par son caractère exceptionnel des mesures tout aussi « exceptionnelles », avec ce seul inconvénient qu’elle risquent de… durer ! 

La vigilance et la méfiance légendaires des Algériens envers leurs gouvernants entrent ainsi en compétition avec la peur et surtout l’impuissance. Comme dans la plupart des pays du monde, la société vit depuis trop longtemps dans un système centralisé et rigoureusement anti-autonomie : du ramassage des ordures jusqu’aux décisions les plus cruciales, en passant par les secteurs de la santé et de l’agroalimentaire, l’État détient quasiment toutes les clés. 

C’est donc en pareils moments de catastrophe (inter)nationale qu’on mesure l’ampleur de notre dépendance aux pouvoirs. Ici et là, des solidarités tentent de s’organiser, certes ; des associations ou des bénévoles s’échinent à contribuer à la lutte contre l’épidémie. Un cas parmi d’autres : un jeune propriétaire d’une salle de fêtes à Bejaia a ouvert son établissement pour confiner les sans-abri.

 

Une arme redoutable 

Mais la tendance générale demeure celle du recours massif à l’État tant au niveau de l’information sur la progression de l’épidémie que de l’approvisionnement en produits de première nécessité mais aussi de la réorganisation de la vie publique. 

Une partie de la population s’y résigne à contrecœur, une autre avait déjà déserté le « hirak » pour moult raisons et confié son destin aux « nouveaux » maîtres d’Alger. Pour l’une, il s’agit d’une trêve, tandis que l’autre y voit l’occasion rêvée pour ce gouvernement de faire ses preuves. 

Ce dernier s’attèle depuis le début du mois de mars à mêler discours rassurants et alarmistes, propagande et aveu de vulnérabilité… jusqu’à ce qu’il assène un coup pour le moins inattendu pour la plupart : condamné en première instance à six mois de prison ferme lors d’un procès tonitruant en février, le militant politique Karim Tabbou, emprisonné depuis septembre, devait donc sortir jeudi dernier.

Or, à quelques jours de sa libération, le parquet fait appel et un procès-surprise est organisé le 24 mars dernier sans que les avocats ne soient prévenus. L’opposant y sera condamné à une année de prison ferme et fera un sérieux malaise qui n’empêchera pas le juge de le renvoyer en prison. 

Quelques jours plus tard, le journaliste Khaled Drareni, mis sous contrôle judiciaire en février, verra ce dernier annulé par la chambre d’accusation qui prononce un mandat de dépôt à son encontre... Le coronavirus, le confinement partiel des populations et la suspension des manifestations venaient de se transformer en une arme redoutable aux mains du pouvoir en place. 

Dépités et nauséeux, beaucoup d’Algériens se sentent trahis. Mais leur colère, exprimée essentiellement sur les réseaux sociaux, suinte l’impuissance, voire la lassitude. Un an de « hirak » magnifié et mythifié n’a-t-il donc servi à rien ? 

Le fait est que la « révolution du sourire », enferrée depuis plusieurs mois dans un déni total de ses limites et obstinée à poursuivre dans un mode de contestation qui a pourtant démontré ses failles, a renoncé à diversifier ses modes d’action et à intensifier le mouvement, sans compter l’importante hémorragie qu’elle a connue en raison des profondes divisions instillées en son sein et des horizons bouchés. 

 

Un déni en colère

Les appels, anonymes certes (tout comme ceux lancés la veille du 22 février 2019), à la grève générale, à la désobéissance civile et à l’extension des manifestations au-delà du vendredi n’ont rencontré que nonchalance ou suspicion, cette dernière ayant été alimentée par les discours frileux ou franchement hostiles de certains politiques et autres « figures » du mouvement. 

D’un phénomène national ayant secoué la majorité des régions du pays, le « hirak » s’est mué en un simple baroud d’honneur dans certaines grandes villes.

Le caractère thérapeutique, voire exorcisant, du « hirak » saute aux yeux et renvoie aux grands thèmes de la psychologie des masses qu’il serait long d’aborder ici. Il en reste aujourd’hui cette amère impression, inavouable pour beaucoup, que la bataille est perdue ; quant à la guerre, il n’est pas question de l’évoquer même dans le cadre d’une métaphore, « silmya » (non-violence) oblige ! 

Une polémique anodine renseigne cependant sur le degré de cette frustration. Hakim Laâlam, un chroniqueur algérien animant un billet quotidien au Soir d’Algérie, s’est fendu d’une publication incendiaire sur son compte Facebook où il assumait sa « solidarité sélective » et son refus de l’accorder à Karim Tabbou, reprochant à ce dernier ses accointances avec les islamistes et son populisme. 

En quelques heures, les réseaux sociaux se sont enflammés et un lynchage en règle s’est organisé spontanément contre lui : excepté quelques rares critiques à la loyale et contre-arguments que certains lui ont opposés à juste titre, la toile exhalait des relents de chasse aux sorcières et de bûchers virtuels. 

En réalité, le journaliste est non seulement coupable de dire ouvertement ce qu’il pense mais aussi coupable de le penser ! Sinon, comment pourrait-on expliquer cette déferlante de haine et d’insultes qui atteindra même, à coup de délation électronique faite de captures d’écran, ceux qui ont « liké » ou approuvé son point de vue ? 

Il faut dire que ce genre de procès expéditifs, quasiment inexistants aux débuts édéniques du « hirak », ne manquent pas sur les réseaux sociaux depuis quelques mois et visent essentiellement des opinions iconoclastes et donc attentatoires au sacrosaint mouvement de contestation. 

 

Recours névrosé à la répression de l’État

Cette colère exacerbée renseigne justement sur un phénomène de déni somme toute classique : quand il est émotionnellement difficile de constater les disfonctionnements, on refuse que d’autres le fassent et, pour ne point les entendre, on les cloue au pilori et on s’adonne à un exercice en vogue : la fabrication du traître ! 

L’épidémie actuelle n’est pas pour atténuer ce phénomène car, au-delà du « hirako-sceptique », apparaissent d’autres profils réfractaires que la moralisation agressive ambiante commence à prendre pour cible.

Il s’agit des indisciplinés, des jeunes qui ne respectent pas le couvre-feu, des personnes démunies faisant la queue dans une promiscuité « scandaleuse » devant les bureaux de poste ou les fabriques de semoule… Certains appellent même l’État à sévir et à imposer plus de restrictions pour la bonne cause ! 

Or, ce recours névrosé à une force répressive que des milliers de citoyens dénoncent pourtant depuis un an renseigne, lui aussi, sur les réflexes tenaces que le régime a instillés au sein de la société et que le « hirak » n’a pas réussi à éradiquer…