Des nouvelles de… #3 – Mustapha Benfodil





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Les interventions de Mustapha Benfodil lors de la dernière édition du Festival nous été précieuses pour mieux  comprendre l’Algérie contemporaine. Journaliste au quotidien El Watan et écrivain, engagé auprès du Hirak, ce mouvement populaire qui se maintient en Algérie depuis le 22 février 2019, il nous donne ici des nouvelles des Algériennes et des Algériens. Face à un système de santé défaillant, à un pouvoir répressif, il témoigne de l’inquiétude des Algériennes et des Algériens mais aussi des actes de solidarité qui se mettent en place. 

 




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Entretien avec Mustapha Benfodil (VSM plus bas)

Propos recueillis par Christian Ryo, le 29 mars 2020

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Entretien avec Mustapha Benfodil (transcription)

Propos recueillis par Christian Ryo, le 29 mars 2020

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Alger au temps du Coronavirus

Je garde un excellent souvenir du Festival de Cinéma de Douarnenez c'était vraiment un moment extrêmement fort pour moi. J'ai passé vraiment un super moment et je suis très heureux de pouvoir témoigner à partir d'Alger.

Ce que je peux te dire tout de suite c'est que je viens de sortir mes poubelles et j'ai dû me presser car nous avons un couvre-feu à 19h jusqu'à 7h du matin.
Comme toute les villes de France, c'est une ville fantôme, tout est fermé. On vit un moment absolument étrange parce qu'on n’a pas connu ça depuis les années 90. Il faut se souvenir de la guerre civile pour se remémorer des moments comme celui-ci, où on est sous couvre-feu, avec les sirènes de la police, les militaires qui bouclent les entrées des grandes villes. C'est un dispositif un peu, on va dire, oppressant, même si c'est pour la bonne cause.
C'est un peu comme chez vous mais avec beaucoup moins de victimes. Les derniers chiffres communiqués faisaient état de 29 décès hier [le 28 mars ndlr] mais chaque jours il y a de nouveaux cas, nous avons dépassé les 450. Tout le monde a une pensée immédiate pour les personnes les plus vulnérables. Ma mère par exemple qui ne vit pas avec moi, mais pas loin de la ville de Blida qui compte le plus de victimes. Là-bas nous avons plus de 150 morts. On pense bien sûr à ses enfants que l'on souhaite protéger même si le récit officiel nous rassure sur le fait qu'ils ne sont pas exposés aux risques. Toujours est-il qu'on peut toujours leur refiler ces atroces choses.

Moi, je travaille comme journaliste donc mon travail n'est pas vraiment adapté au télétravail. Je suis reporter donc je dois sortir, rencontrer des personnes et je t'avouerais que je souffre de ne pas avoir toute latitude de le faire. Non pas parce que je suis une personne extrêmement précautionneuse même si avec l'âge je fais attention. C'est la première fois peut-être depuis que j’exerce le métier de journaliste que je me dis que ce n'est plus le risque auquel personnellement je suis le plus exposé qui prime, mais que cela engage les personnes de mon entourage. C'est pour cela que je limite mes reportages.

 

Les politiques sociales et de santé défaillantes depuis des années en Algérie

C'est le même débat qu'en France qui porte sur les politiques sociales et de santé publique, il y a une véritable mise à nue des échecs des politiques menées par les pouvoirs successifs et en particulier sous la gouvernance de Mr Bouteflika qui a gâché vingt ans de notre vie. C'est pourtant quelqu'un qui a jouis d'une manne financière impressionnante mais beaucoup de cette argent est partis dans les circuits de la corruption au lieu de servir la santé publique

 

Que devient le Hirak ?

En fait le Hirak s'est arrêté assez tardivement. C'est un débat très âpre qui a opposé les partisans de la trêve sanitaire et ceux qui voulaient continuer. Les gens n'avaient pas vraiment saisi l'ampleur de l'épidémie. La lecture qui était faite de l'événement était qu'il y avait peut-être une manipulation de la part du régime. Il y avait cette image qu'il pouvait profiter de la trêve sanitaire pour tuer le Hirak.
Il y avait donc un secteur minoritaire qui ne voulait pas arrêter. Ce qui fait que les manifestations ont duré jusqu'à il y a deux semaines. Le Hirak s'est donc arrêté au vendredi 57 suivi d'une petite manifestation que l'on appelle « manif des étudiants », c'était pourtant plus des personnes de tout bord qui s'est passée il y a moins de deux semaines (on comprend pas bien, mais j’ai souvenir qu’à l’oral c’tait nécessairement clair, on peut supprimer). Le Hirak s'est ensuite suspendu, il y a eu des appels unanimes à suspendre les manifs de rues et toutes les actions publiques.
Mais les appareils sécuritaire et judiciaire n'ont pour leur part pas observé de trêve. Les arrestations ont continué, la dernière en date étant celle d'un confrère journaliste, Khaled Drareni qui est, entre autre, correspondant de Reporters Sans Frontières et de TV5 Monde. Il a été arrêté ce vendredi 27 mars. Dans un premier temps, il était sous contrôle judiciaire et il vient d'être placé sous mandat de dépôt simplement pour avoir couvert l'une des dernières manifestations qui a eu lieu le 7 mars dernier.
Khaled est en ce moment même en prison. Nous avons actuellement énormément d'activistes qui continuent de recevoir des convocations de police.
Nous avons une figure très populaire, très charismatique en la personne de Mr Karim Tabbou qui lui vient d'écoper d'une « peine aggravée ».
Nous avons donc le fort sentiment que le régime, au lieu de faire preuve de sagesse comme l'a fait la population et les Hirakistes (en respectant la trêve sanitaire et un esprit de communion pour affronter l'épidémie), il profite de ce moment de « relâchement » pour réprimer les activistes du Hirak. C'est quelque chose qui ne prête pas du tout à la tranquillité ! On n’est pas rassuré. Les velléités autoritaires du président [algérien Abdelmadjid Tebboune] et son clan sont révélés au grand jour. Ceux qui avaient l'illusion d'une présidence qui oeuvrerait pour aller dans le sens de la démocratie et des revendications du Hirak, se trompent lourdement. Cela met à nue les véritables intentions de ce régime.

 

Le régime de vacille pas, il renconcentre son pouvoir

Non, le régime n'est pas ébranlé parce que d'un côté. Il est vrai que les élections du 12 décembre ont divisé les Algériens. Tout le monde n'était pas d'accord avec un boycott des élections qui ont donc pu se tenir malgré une abstention de 40%. Et même si Tebboune a eu le score le plus faible depuis l'indépendance de l'Algérie (58%), même avec ça, il y avait un secteur d'opinion qui estimait qu'il fallait restaurer l'Etat et qu'on devait le laisser travailler. Il est donc parti avec un seuil de légitimité assez faible tout en bénéficiant de l'aide de plusieurs circonstances, à commencer par le décès brutal du chef d'état major de l'armée, Mr Gaid Salah. Celles-ci lui donne donc plus de libertés. Dans un deuxième temps, il y a cette épreuve de l'épidémie, du coronavirus, qui a amené les acteurs du Hirak à suspendre son mouvement.
Le régime se retrouve avec une scène politique et une scène populaire affaiblie, voire absente. Il profite de ce moment pour, justement, mettre en prison des opposants, mettre au pas la presse et pour lancer un certain nombre de réformes qui n'en sont pas ! Il travaille beaucoup plus à consolider son pouvoir dans l'attente de la reprise du Hirak.
Le débat qui a lieu en ce moment au sein du Hirak, c'est comment s'organiser pour devenir plus fort ? Une partie des activistes estiment qu'il faut mettre à profit ce temps de confinement pour réfléchir à d'autres formes d'organisation pour consolider nos rangs.

 

Les questions sociales sont mises en exergue

La question sociale rentre au cœur de la répression à venir parce qu'il y a une très grande fragilisation des couches les plus précaires. Il y a énormément de travailleur précaires qui se retrouvent sans emploi et littéralement sans ressource pendant ces semaines de confinement. Nous avons un système de santé qui a montré toute ses fragilités et je pense que les questions sociales vont peut-être, d'une certaine manière, donner lieu à une forme de déflagration qui pourrait faire vaciller le régime même s'il n'y aura pas forcément convergence avec le mouvement « Hirak ».
C'est à dire que d'un côté le Hirak propose un changement radical de paradigme et à côté de ça nous aurons un bouillonnement social pour remettre au cœur de la gouvernance publique la question des droits sociaux.

 

Abandons du secteur de la santé

En Algérie nous avons eu un principe qui a été à un moment donné très très fort, c'était la médecine gratuite. Il y avait des investissements aux premières années de l'Indépendance dans la santé, les hôpitaux publics, les dispensaires etc. Mais après on s'est dirigé vers un autre paradigme qui était plus dans la privatisation et qui a créé des inégalités assez critiques. On a finit par abandonner totalement le secteur de la santé. Preuve en est qu'aujourd'hui dans la ville d'Alger nous avons deux grands hôpitaux complètement vétustes. Certains sismologues déclarent qu'ils pourraient même être balayés en cas de tremblement de terre. Au lieu de s'occuper de ces questions, on s'est mis à construire des choses horribles qui n'avaient aucune utilité sociale. Un autre élément, pour les cancéreux, on constate à quel point les centres de prises en charge sont dans l'indigence totale et ça c'est un grand débat depuis plusieurs années en Algérie. Ce n'est pourtant que la partie visible du problème.
Avec le Coronavirus on a pris la mesure de l'indigence de nos moyens publics de santé, et ça je pense que c'est quelque chose qui va constituer un chantier d'une urgence extrême si on arrive à endiguer la progression de l'épidémie.

 

Les inégalités entre régions

Ce sont des inégalités territoriales qui ont toujours été dénoncées, en tout cas chez El Watan [quotidien de référence Algérien ndlr] on en parle beaucoup, parce qu'il y a Alger et il y a le reste ! Il y a des cancéreux qui viennent de départements éloignés, des hauts plateaux et même du Sahara pour se soigner dans les villes du Nord (Alger, Constantine, Blida). On se rend compte de la déshérence de régions entières. En France on parle beaucoup de désert médical, c'est le cas aussi en Algérie. On a un fort maillage sur une bande territoriale assez ténue au Nord. Et on a d'immenses territoires qui sont totalement à l'abandon.
Avec la crise du Coronavirus, malheureusement, cette tendance ne fait que se confirmer.

 

Les femmes en première ligne

Les femmes sont très présentes dans le secteur médical. Les violences que ce dernier subit de manière générale font régulièrement la une des journaux : des cas d'agressions sont régulièrement signalés dans de nombreux centres hospitaliers. En cas d'épidémie, bien sûr, la pression est exponentielle et de fait sur les femmes. Je ne peux pas dire avec certitudes si des cas de violences précis ont été commis sur des femmes soignantes mais je peux vous confirmer que le personnel médical féminin est très présent dans les centres de soin. Elles sont donc plus confrontées que les hommes, à quoi s'on ajoute le fait que la charge éducative qui est sociologiquement confiée aux femmes dans de nombreux foyers algériens.

 

L'après coronavirus : la restructuration du Hirak

Le grand débat en Algérie sur l'après porte essentiellement sur la restructuration du Hirak parce qu'un acteur majeur est ce mouvement populaire qui incarne cette volonté populaire qui a toujours été occultée. Le régime n'en a toujours fait qu'à sa tête sans jamais prendre en compte ce qu'en pense les Algériens et les les Algériennes. Ce nouvel acteur qui a fait irruption de manière spectaculaire sur la scène politique. De nombreux acteurs du Hirak pensent qu'il ne faut pas qu'il s'affaiblisse suite à cette épreuve. Il faut donc réfléchir à la manière dont il faut le réorganiser pour qu'il revienne plus fort. C'est sur cette force populaire là que se joue le destin de l'Algérie. Sinon, le régime pourrait fortement se servir de cette situation pour éventuellement continuer à emprisonner, harceler et réprimer, mais aussi en profiter pour interdire les manifestations de rue, l'ayant déjà fait par le passé.

L'urgence aujourd'hui est de réfléchir à la façon de repenser le Hirak, de clarifier ses objectifs, de le doter d'une plateforme et pourquoi pas d'une coordination à défaut d'un leadership.

Je pense que c'est cela qui va occuper le débat public dans les prochains mois.

 

Solidarités et Hirak

La seule chose qui pourrait poser problème c'est de savoir autour de quels thèmes restructurer les revendications et comment les prioriser ? (là j’ai beaucoup modifié la phrase, mais dans mon souvenir, c’est ce qu’il voulait dire) Il y a des choses qui sont peut-être réalisées, beaucoup d'autres qui restent à faire exister, et parmi ces dernières justement il y a la réforme de la santé. Il y a des décisions urgentes à prendre pour justement remettre les questions liées à la santé publique au cœur de la gouvernance.
Il y a peut-être matière à échelonner ces revendications dans le temps entre ce qui est urgent, ce qui est immédiat et ce qui pourrait peut-être être réalisé dans le long terme. En dehors de cela, la question de l'organisation du Hirak n'a pas été tranchée. Il y a toujours deux parties qui s'affrontent, la première qui pense que le moment est venu de structurer le Hirak, de doter de représentants, et d'autres qui pensent qu'il doit rester un mouvement horizontal et sans leadership. Ces questions là vont primer dans le post-confinement.
En revanche, à l'heure où je parle, le Hirak s'est investi dans des actions de solidarités citoyennes pour venir en aide aux personnes les plus défavorisées. Il y a par exemple des campagnes de collectes de dons ou de désinfections au profit des plus vulnérables. On y retrouve les mêmes figures qui occupent habituellement le terrain de la contestation populaire. C'est quelque chose qui est à signaler et à saluer, car cela est une preuve que le Hirak peut aussi être dans autre chose que la simple contestation politico-politicienne, il peut aussi être investi sur le terrain social.
Beaucoup de gens réfléchissent à la manière la plus juste de rendre la vie plus facile à son prochain. C'est plutôt quelque chose de positif ! Durant cette année où l'on a appris à se connaître, à marcher et à lutter ensemble, cette même bienveillance fleurit aujourd'hui sur d'autres terrains que celui exclusivement politique.

 

Mustapha remercie le peuple de Douarnenez

Je pense très fort à tout le peuple de Douarnenez qui nous a si généreusement reçus et j'espère de tout mon cœur que cette épreuve connaîtra très vite son épilogue et que cela sera très vite de l'ordre du passé. Sans bien sûr omettre d'en retenir les leçons qui s'imposent.
J'espère que nous sortirons tous grandis de cette épreuve, plus forts et solidaires.