« Anaïk Frantz a commencé comme tous les photographes : en photographiant ce qui était sous ses yeux. Elle avait dix-huit ans et, devant sa fenêtre, il y avait le quartier Montparnasse (...)
Le vieux quartier n’existe plus. Anaïk a suivi la démolition de sa rue, maison par maison. Elle a vu partir les vieux, exilés vers les banlieues. Elle a vu arriver les ouvriers des chantiers. Elle a vu s’installer, passagers en transit dans les logements voués à la disparition, les locataires précaires squatters, familles sans toit, immigrés d’Afrique et d’Asie. Quand tout a été terminé, quand d’autres habitants ont pris possession des tours neuves, à l’abri des codes électroniques et des interphones, la famille d’Anaïk s’était démesurément agrandie. Il lui était poussé des ramifications jusque dans les péniches des bras morts de la Seine, les couloirs du métro, les cités-dortoirs, les pavillons de banlieue, chez les gitans de la Porte de Vanves, sur tous les chemins qui, au cœur des villes, ne mènent apparemment à rien.
Les photos d’Anaïk n’impliquent ni surprise, ni agression, ni viol. Elles ne comportent non plus ni mise en scène ni dramatisation. Elles participent plutôt du conte arabe ou du palabre africain. Elles sont familières plus qu’insolites et c’est cette familiarité même qui, parfois, peut les rendre insoutenables à certains. Les visages n’y sortent pas de l’inconnu pour retourner à l’anonymat : chacun porte un nom ; à chacun s’accrochent des souvenirs, des confidences, des repas partagés, des heures vécues ensemble. Nul, pour Anaïk Frantz, n’est un étranger. L’histoire qu’elle raconte est toujours une histoire à suivre. »
François Maspero