Inégalités #2 – Reconsidérer les métiers essentiels





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Dominique Méda : "Il faut revoir l'échelle de la reconnaissance sociale et de la rémunération des métiers"

Propos recueillis par Catherine Petillon
Publié le 28 mars 2020 sur France Culture

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Rester chez soi ou assurer la continuité de l'activité économique ? L'épidémie de coronavirus et le confinement ont mis en lumière les inégalités dans le monde du travail. Pour la sociologue et philosophe Dominique Méda, qui dirige l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (Irisso) à l’Université Paris-Dauphine, la crise invite à repenser la reconnaissance et l'utilité des métiers. Pour la sociologue et philosophe, les différences d'exposition des travailleurs face à l'épidémie mettent en lumière les grandes inégalités du monde du travail et invitent à reconsidérer les métiers essentiels.


Les travailleurs sont très inégalement exposés au Covid-19, qu’est-ce que cela reflète de la structuration du marché du travail ? 

Il y a évidemment une immense différence entre ceux qui peuvent télétravailler, et sont donc protégés des contacts potentiellement à risques, et ceux qui sont au front. C’est-à-dire les soignants, évidemment, mais aussi les caissières, les livreurs, et, d'une manière générale, tous ceux qui continuent à travailler en côtoyant les autres. Il y a vraiment une distinction entre le front, ceux qui sont au contact, et l'arrière : le contact est devenu source de danger. Cela concerne donc potentiellement tous les métiers de services puisque nous sommes une société de services.

Il est important de souligner qu'il y a énormément de femmes en première ligne, sur le front. Parce qu'elles sont majoritaires dans les métiers du soin, du care : les aides-soignantes, les infirmières, les aides à domicile, les auxiliaires de vie et bien sûr, les médecins. Les femmes sont également majoritaires dans les métiers de la vente, particulièrement mobilisés.

Or ces travailleuses sont déjà particulièrement précaires ?

Oui, car ce sont aussi les emplois les moins bien rémunérés, en raison du temps partiel, très développé dans ces professions, notamment la vente, ainsi que de la construction des grilles de classification. Une partie de ces métiers sont considérés comme peu ou non qualifiés, car les compétences qui y sont déployées sont vues comme un prolongement des compétences naturelles. Avec l’idée que soigner, être souriante, avoir du relationnel, les femmes sauraient le faire de toute éternité. Des chercheuses comme Séverine Lemière et Rachel Silveira ont bien montré combien ce raisonnement là était à l'origine d'une sous-rémunération chronique de ces emplois. Et elles ont proposé une révision de ces classifications, de manière à atteindre les mêmes niveaux de détail que dans les autres classifications - souvent masculines - et à prendre en compte les compétences - souvent techniques - mobilisées. Etant donnée la situation, il faudrait non seulement augmenter les salaires de ces professions mais aussi s'engager très rapidement dans une révision de ces grilles.

La hiérarchie sociale des métiers est-elle inversement proportionnelle au degré d'exposition ? 

La hiérarchie sociale des métiers ne recoupe pas exactement le degré d'exposition : parmi les personnes les plus exposées aux risques, certaines ont des professions peu qualifiées, mais d’autres, très qualifiées, comme les médecins, les techniciens, les informaticiens, les cadres, etc.
Et c'est la même chose pour les personnes qui ne sont pas exposées professionnellement : on trouve à la fois des professions très peu considérées et d’autres qui le sont beaucoup. Mais évidemment, la différence est la possibilité de se soustraire aux risques ou pas.

Et les situations les plus inquiétantes, révoltantes, sont celles où les personnes sont obligées d'aller travailler alors qu’elles n’ont pas d'équipements de protection ou que les distances ne sont pas respectées. Et sans pouvoir exercer leur droit de retrait parce qu'elles ont peur de perdre leur emploi. Sans compter que ce droit individuel doit être validé par un juge, ce qui est long et compliqué. Les gens vont donc au travail la peur au ventre. C'est le cas évidemment des caissières, des livreurs, des travailleurs dans les entrepôts ou du secteur du bâtiment. 

Faudrait-il limiter davantage le nombre de personnes qui continuent à aller travailler ? 

Toute la question est de savoir ce que l'on considère comme une activité essentielle. Par exemple, on peut s'interroger sur le métier de livreur ou du moins sur le fait qu’ils sont tellement mis à contribution. Est-ce vraiment nécessaire ? Doivent-ils prendre des risques dans les entrepôts pour livrer des biens et services qui ne sont pas toujours essentiels ?  
Et évidemment, on peut craindre que le phénomène des nouvelles domesticités, que l'on a vu se déployer ces dernières années, soit encore plus accru. Je pense aux voituriers, aux livreurs, aux personnes qui ouvrent les portes dans les magasins. 

Le  développement de ces professions s'explique évidemment par les très grandes inégalités de revenus entre les différentes catégories sociales. Les plus aisées achètent le temps des autres et achètent tout simplement, comme cela se passait avant pour la conscription, le fait que des gens prennent des risques à leur place. Il y a là toute une géographie sociale très problématique et qui invite à revoir drastiquement la hiérarchie des métiers et leurs rémunérations. 

Le gouvernement n’a pas souhaité dresser de liste de métiers essentiels, au prétexte que beaucoup d’activités sont imbriquées. Ce faisant, il a entretenu une grande confusion. Puisque d'un côté, on nous dit qu'il ne faut absolument pas sortir ni se rassembler, mais d'autre part, on incite un grand nombre de personnes à aller travailler.
Tout cela est fait pour soutenir notre économie. C’est évidemment un argument tout à fait audible, mais je ne crois pas que ce soit la priorité. 

Aujourd’hui, la priorité, c'est vraiment la santé des personnes. Et il me semble qu'il serait tout à fait préférable de se mettre dans une économie de guerre, c'est-à-dire de désigner quelques métiers particulièrement nécessaires qui permettraient l'obtention des équipements de protection requis. Cela permettrait sans doute de réquisitionner des industries particulièrement nécessaires à notre temps, c'est-à-dire pour fabriquer les produits de santé dont nous avons absolument besoin.

Que considérez-vous comme un métier essentiel ? 

Ce sont les métiers essentiels à notre survie : évidemment, l’ensemble des soignants et ils sont nombreux. Et puis tous les producteurs de biens et services qui permettent cette survie : la surveillance du réseau téléphonique, le secteur de l’énergie, l'informatique, de la qualité de l'eau, etc.
C'est vrai qu'il y a finalement beaucoup de métiers nécessaires à la survie des personnes. Mais cela nous invite évidemment à faire le test très simple proposé par David Graebert dans "Bullshit Jobs" : pour savoir si un métier est utile ou non, imaginez sa disparition et regardez les effets sur la société.

Soudain, les professions souvent les plus dévalorisées apparaissent les plus essentielles et d'autres, aujourd'hui extrêmement bien rémunérées, apparaissent radicalement inutiles.
On peut penser pêle-mêle aux consultants en “New Public Management” qui ont contribué à déstructurer, démanteler et abîmer nos services publics et notamment, ces dernières années, l'hôpital ainsi qu'aux publicitaires, aux traders et aux banquiers non régulés, aux avocats d'affaires… Toutes ces professions qui, certes, contribuent sans doute au fonctionnement de nos sociétés capitalistes, mais ne sont pas essentielles à leur survie. Cela nous donne vraiment beaucoup à réfléchir pour la suite. Il faut revoir l'échelle de la considération, de la reconnaissance sociale et de la rémunération. 

Quels changements vous semblent appeler cette crise ?

Nous devons dès maintenant penser l’après. Au nom de l’urgence sanitaire, des mesures ont été prises en matière de Code du travail. Il est légitime que tout le monde participe à la sortie de cette crise et je dirais même à la reconstruction, tant la comparaison avec la Seconde Guerre mondiale me semble évidente. Mais il faudra que vraiment tout le monde participe. C'est-à-dire non pas seulement les salariés, mais aussi tous ceux qui ont porté cette idéologie néo-libérale, permis de faire du profit comme jamais, de creuser les inégalités, combattu les nouvelles tranches d'impôt sur le revenu... Et plus généralement combattu la légitimité de l'intervention de l'Etat dans la vie économique. 

Nous devons absolument et dès aujourd'hui revoir tout cela.