Inégalités #4 – Mayotte face au coronavirus





...

À Mayotte, « avec le coronavirus, la dengue et la faim, le cocktail est explosif »

Propos recueillis par Sophie Chapelle
Publié le 29 avril 2020 sur Basta Mag

...

 


À Mayotte, le nombre de personnes contaminées par le Covid-19 explose. Pourtant, impossible de respecter le confinement au regard des conditions de vie et de l’absence d’eau courante pour un tiers de la population. « Les patients chroniques ne viennent presque plus consulter et sont autant de bombes à retardement à venir », alerte Géraldine, infirmière libérale sur l’île.


Le conseil scientifique du gouvernement craint un « risque important d’explosion épidémique et de paralysie du système de santé à Mayotte ». Il rappelle que plus de 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et que 30 % des habitations n’ont pas l’eau courante. Dans ces conditions, le confinement est-il respecté ?

Non, le confinement et le couvre-feu ne sont pas respectés, pour plusieurs raisons. Il est impossible de demander à une population qui vit très majoritairement dans des cases en tôle d’y rester enfermée 24h sur 24, par 40 ou 50 degrés sous le soleil, sans eau, sans climatisation, souvent sans électricité. Les enfants très nombreux ont un besoin naturel de bouger, on en voit donc très régulièrement jouer au foot sur des stades sans en être empêchés. Il y a aussi des combats de rue organisés, et d’autres non organisés mais quotidiens, entre bandes rivales ou contre les forces de l’ordre. Le ramadan (le département est à 95 % musulman, ndlr) peut compliquer les choses puisque c’est une période privilégiée au regroupement familial et extra-familial avec le partage des repas en commun. Il y a des files d’attente interminables devant les stations services où des gens agglutinés les uns sur les autres patientent pendant des heures pour pouvoir remplir leur bidon de combustible.

 

La dengue fait aussi des ravages dans l’indifférence, dites vous.

Nous avons échappé à l’épidémie de peste qui a sévi à Madagascar (300 kilomètres seulement) il y a deux ans mais nous subissons actuellement une très forte épidémie de dengue, qui touche beaucoup de monde, depuis quelques mois. Avec des complications graves neurologiques, hémorragiques, dont certains cas passent sous les radars puisque les gens ne viennent plus systématiquement consulter par peur d’attraper le coronavirus en venant à l’hôpital. Beaucoup de gens sont infectés et non détectés. Une pénurie de produits répulsifs a de plus retardé les traitements prophylactiques par les autorités locales.

La dengue tue donc au quotidien et comme certains symptômes ressemblent à ceux du coronavirus il n’est pas évident pour un non initié de faire la différence. Le fait que le coronavirus semble ne pas toucher les enfants [la moitié des habitants de Mayotte ont moins de 18 ans, ndlr] et n’aime pas la chaleur et l’humidité pourrait être un atout, ce qui reste à prouver. Car depuis quelques jours, le nombre de cas de Covid-19 et d’hospitalisations critiques grimpent en flèche.

 

Au 25 avril, la préfecture de Mayotte fait état de 380 cas confirmés Covid-19 (contre 271 cas le 19 avril), 28 personnes hospitalisées dont 3 en réanimation, et quatre décès. Le gouvernement avais promis de porter de 16 à 50 le nombre de lits de réanimation, ce qui exige des soignants supplémentaires. Qu’en est-il ?

Le nombre de lits de réanimation a été doublé. Des renforts de la réserve sanitaire sont arrivés et très repérables avec leurs uniformes. L’hôpital principal de Mamoudzou s’est transformé en fermant un service de chirurgie pour accueillir un service de médecine où les patients atteints de dengue sont majoritaires. Un autre service de médecine est dédié à l’hospitalisation des patients covid19. Avec, semble t-il, les outils – personnels et matériels – en nombre suffisant pour fonctionner correctement. Mes collègues hospitalières ne font pas état de pénurie ni même de manque pour travailler normalement [d’autant que les patients chroniques ne viennent pas ou peu consulter, ndlr]. Mais la situation à Mayotte évolue très défavorablement depuis quelques jours. Le coronavirus flambe.

 

Êtes vous équipés en masques et en tests ? Le 10 avril, la ministre des outre-mer Annick Girardin a aussi promis la mise en place d’une structure extra-hospitalière pour accueillir les personnes contaminées mais pas ou peu malades, afin de les isoler. Où en est-on ?

Mayotte a l’habitude d’être confrontée aux maladies infectieuses – tuberculose, thyphoïde... – et donc, à ce titre, est normalement dotée de moyens conséquents en masques, surblouses, gants, etc. La structure extra hospitalière fonctionne depuis la semaine du 13 avril, elle est installée dans un internat à Tsararano, dans le centre de l’île. Les tests sont plus nombreux chaque jour donc le nombre de testés aussi. Notre déconfinement n’est pas prévu avant juin et Mayotte est réellement coupée du reste du monde actuellement.

 

Qu’en est-il des patients chroniques ?

À Mayotte les maladies chroniques sont celles des autres DomTom comme le diabète, l’hypertension artérielle, l’insuffisance rénale. D’autres maladies spécifiques y sont très répandues comme la drépanocytose, la tuberculose... Comme il y a deux ans lors de la grève qui a complètement paralysé Mayotte durant trois mois, les patients chroniques ne viennent presque plus consulter. Ce sont autant de bombes à retardement pour l’avenir. Il y en a certains, comme en 2018, qui décèdent à domicile faute de poursuivre leur prise en charge. « En temps normal », le centre hospitalier de Mamoudzou et ses antennes satellites (4 hôpitaux périphériques et 13 dispensaires) fonctionnent à 120 % de leurs capacités.

 

Plusieurs photos font état, lors des distributions de nourriture, de longues files d’attente propices à la contagion...

La faim est le fléau numéro un. En temps normal, la plupart des enfants qui fréquentent le système scolaire par rotation [pour pallier le manque de classes, ndlr] bénéficient d’une collation qui est souvent le seul « repas » qu’ils reçoivent dans la journée. Les écoles sont fermées, vous imaginez donc bien le problème pour eux de trouver à manger. Leurs familles, quand ils en ont une, n’ont pas les moyens de tous les nourrir convenablement. Un peu comme ce qui se passe actuellement dans les banlieues en métropole où les parents ont leurs enfants en permanence et doivent donc assumer le coût des repas qui ne sont plus pris en charge par les collectivités (cantines, etc...).

L’armée a été appelée à patrouiller dans les rues pour éviter les pillages des magasins d’alimentation par ces jeunes qui ont faim, entres autres. Et pour protéger les saccages des magasins fermés. Les revendeurs de fruits et légumes qui sont souvent installés sur le bord de la route ne vendent plus, donc ils n’ont plus de revenus, et plus d’argent pour nourrir leur famille. Avec le coronavirus, la dengue et la faim, le cocktail est explosif.