Des nouvelles de…#4 – Norma Iglesias



 

Le 8 avril dernier, nous avons échangé avec Norma Iglesias pour parler de l’impact du COVID-19 à la frontière Mexique/Etats-Unis. Professeure au Département des Chicana et Chicano Studies de l’Université de San Diego en Californie, Norma Iglesias avait été invitée au Festival en 2005 à l’occasion de l’édition « Del otro lado – Mexicains aux USA», puis 12 ans plus tard, en 2017 lors de l’édition anniversaire « Frontières ? ».




Norma Iglesias : « En théorie le virus ne reconnait pas les classes sociales, mais en pratique il reproduit les inégalités du monde »

Propos recueillis par Claude Le Gouill, le 8 avril 2020

Peux-tu nous décrire quelle est la situation actuelle à la frontière Mexique/Etats-Unis ?

Tijuana-San Diego est peut-être l’une des plus importantes frontières dans le monde, il y avait avant le COVID-19 un quart de million de passages par jour. La première semaine de la pandémie, les autorités californiennes étaient beaucoup plus souples. La frontière restait ouverte. Les gens la traversaient de panique parce que, par exemple, il n’y avait plus de masques ni de papier toilette du côté américain, alors ils la traversaient pour en acheter du côté mexicain. Toute cette folie pour du papier toilette ! Mais cela s’est arrêté avec l’obligation de « rester à la maison ». Aujourd’hui ne traversent que ceux qui ont la citoyenneté américaine, une résidence légale ou un visa de travail. Il doit y avoir seulement 15 ou 20% du flux normal à la frontière. Cela révèle l’asymétrie et les inégalités parce que le flux des Américains est libre mais le flux des Mexicains ne l’est pas, alors que les plus grands risques de contamination sont au Nord. Le 6 avril, il y avait 15.800 cas confirmés de COVID-19 en Californie, alors que l’état mexicain de Basse Californie n’en avait enregistré que 110*, mais il y a un sous-enregistrement car il n’y a pas de tests médicaux. Le risque de propagation au Mexique est énorme. Les frontières sont des constructions humaines, mais les pandémies ne respectent pas les frontières, parce qu’elles n’ont pas de passeport ! De plus, Tijuana a accueilli ces derniers mois une grande quantité de caravanes de migrants, arrivées depuis l’Amérique centrale. Pour beaucoup, leur demande d’asile a échoué. C’est une population très vulnérable. Et de l’autre côté, les centres de rétention aux Etats-Unis accélèrent les déportations vers le Mexique. Ils le font au milieu de la nuit, c’est une cruauté. Toutes ces personnes ne savent pas où aller, elles dorment dans la rue ou dans des refuges temporaires. Cela exacerbe le risque pour elles, mais aussi pour toute la communauté.

En France une information circulait comme quoi le Mexique voulait rendre la monnaie de sa pièce à Trump en construisant le mur pour se protéger des Etats-Unis. Est-ce vrai ?

Ce n’est pas une blague ! Beaucoup disent qu’il faut fermer la frontière. Aux Etats-Unis, dans les représentations, la frontière est associée au risque, c’est pour cela que la narrative anti-migrants et anti-mexicaine est si populaire, comme le discours de Trump. Et depuis le Mexique, la frontière a toujours été vue comme une opportunité, que ce soit une opportunité économique, d’accès au marché du travail, d’accès à une infrastructure, comme pour les étudiants l’accès à une bonne bibliothèque. Mais en ce moment, avec la pandémie, les Etats-Unis se sont convertis de manière vertigineuse en un risque. Mais la frontière n’est pas fermée. Il faut se rappeler que du côté mexicain il y a des maquiladoras qui sont des usines qui produisent pour le marché des Etats-Unis. Une des tendances des maquiladoras à Tijuana est la production de produits médicaux, des ventilateurs médicaux, dont la production est en pleine croissance. Ainsi la frontière est fermée pour les Mexicains mais pas pour les produits, pas pour le commerce.

En France, le coronavirus a révélé de manière cruelle les inégalités sociales, comme cela s’exprime-t-il aux Etats-Unis et à la frontière ?

Cette crise révèle les inégalités, le racisme mais aussi le sexisme parce qu’il y a une augmentation de la violence domestique. Elle rend plus visible les vulnérabilités. Par exemple, aux Etats-Unis, les chiffres récents montrent que le taux de mortalité est plus fort chez les populations afro-américaines et latino-américaines. En théorie le virus ne reconnait pas les classes sociales, mais en pratique il reproduit les inégalités du monde. Pas uniquement du fait du niveau d’exposition au virus, mais aussi pour des questions physiques, la mauvaise alimentation, le mauvais sommeil, les conditions d’hygiène différentes. A Tijuana par exemple on dit « lave-toi les mains ! lave-toi les mains ! ». Mais un tiers de la population n’a pas de robinet à domicile. Ce sont les plus pauvres qui continuent de travailler. Et une autre chose dont personne ne parle, ce sont les sans-papiers qui donnent à manger à ce pays. Nous parlons de millions de personnes qui travaillent dans l’agriculture pour que nous ne mourions pas de faim, ils sont à 99% des travailleurs sans-papiers et ne sont absolument pas protégés. C’est la partie invisible. Le gouvernement des Etats-Unis remercie les médecins, les personnes qui travaillent dans les transports, mais pas les sans-papiers dans les champs agricoles. Le virus reproduit les inégalités, et c’est encore plus évident quand on le voit sur une frontière géopolitique. Il y a une corrélation entre la richesse et la circulation du virus. Le virus a d’abord circulé au sein des populations les plus riches. Mais le COVID-19, paradoxalement, affecte davantage les plus pauvres, qui n’ont pas pu se déplacer mais qui sont plus vulnérables. C’est de cela que nous avons peur du côté mexicain, c’est le pire scénario qui puisse se passer : être mitoyen d’un Etat qui a le plus fort taux de contamination, tout en étant dans une situation de disparité économique qui ne nous permet pas de prendre les mesures adéquates de prévention.

En France le débat est vif sur le démantèlement du service public de santé. Quelle est la situation aux Etats-Unis où un tel service n’existe pas ?

C’est terrible. Le 2 avril, il y a 6 jours, il y avait 3 millions supplémentaires d’Américains sans sécurité sociale. Ce chiffre ne concerne pas ceux qui n’en bénéficiaient déjà pas (30 millions de personnes avant le virus !), ce sont 3 millions de personnes qui l’ont perdu en deux semaines ! La sécurité sociale n’est pas une obligation de l’Etat, c’est une prestation de l’entreprise. Alors si tu perds ton travail, tu perds ta sécurité sociale. Comment se fait-il que dans l’un des pays les plus puissants du monde les gens peuvent mourir parce qu’ils n’ont pas accès à la santé ? Le COVID-19 a généré aux Etats-Unis un débat sur le fait que le système de santé ne doit plus être un droit du travail mais qu’il doit être un droit humain. Mais dans une économie néolibérale comme les Etats-Unis, où tout est commerce – les centres de détention, les prisons, les médicaments, les hôpitaux -, cela est vu comme « socialiste ». Le gouverneur de New-York a expliqué qu’avant le coronavirus il y avait une concurrence entre les hôpitaux pour prendre en charge des malades, tout le monde voulait des malades parce qu’ils génèrent des bénéfices économiques. Ce gouverneur proposait que les états ayant moins de malades prêtent les respirateurs aux états qui en avait besoin. Mais personne n’a confiance en cela, parce que c’est une question d’honneur, parce que l’on ne sait pas comment va évoluer la courbe des contaminations et si les respirateurs seront rendus en cas de besoin. Cela révèle le manque d’articulation de l’Etat. Les gouverneurs se battent pour acheter les ventilateurs aux entreprises, et donc le prix augmente. C’est le problème de la privatisation. Et dans ses discours quotidiens, Trump commence par remercier les entreprises ! Quand tu traverses une crise, tu as besoin d’un système pour l’affronter, pour donner une réponse collective à la crise. Il nous faut un système de santé au niveau de l’Etat-nation, mais aussi au niveau global. Pour un problème global, comme une pandémie, il faut des réponses globales.

Comment cette pandémie t’amène à repenser la question des frontières ?

J’ai consacré toute ma vie académique à comprendre cette frontière, et le coronavirus nous pose de nouvelles questions quand nous habitons cette frontière, mais aussi quand nous l’analysons. Les frontières sont des lieux de tensions, des lieux qui fonctionnent comme des laboratoires, parce qu’on y voit graphiquement les tensions, les contradictions et les défis du monde. Ce sont des laboratoires de la globalisation. Le coronavirus a mis en évidence le paradoxe entre d’un côté le lien qui nous unit au niveau global et, de l’autre, les moyens de sécurité qui se sont renforcés aux frontières. Il y a une volonté de contrôle, de défendre « sa communauté ». Pas seulement au niveau des Etats : au Mexique certains habitants barricadent leur ville, leur quartier. Cette notion de contrôle, avec ses murs, qui sont aussi nos murs parce que nous sommes enfermer à la maison, change notre propre relation à la frontière. La frontière commence chez soi. Il y existe de nouvelles formes de contrôle, comme nous le voyons en Chine. C’est un grand défi, à tous les niveaux, qui met à l’épreuve tous les systèmes politiques, économiques, de santé. C’est brutal, cela va avoir des conséquences très importantes et j’espère que quelque chose de bon va en sortir. J’espère que cela nous permettra de penser à d’autres modèles, pas seulement économiques mais aussi de cosmovision, en terme de solidarité, de coresponsabilité. J’espère que cela servira pour générer de nouvelles pratiques. Mais c’est dur.

* Le 4 mai, la Californie compte 52.197 cas officiels et la Basse Californie 1.693 cas.