Santé #2 – Grec·que·s face au coronavirus


À Athènes, Dimitris Alexakis et Fotini Banou animent le KET (Κέντρο Ελέγχου Τηλεοράσεων / Atelier de réparation de télévisions). Il s’agit d’un lieu culturel indépendant, espace de création artistique à destination de jeunes artistes précaires et d’immigration récente (Nigéria…) et ancienne (Albanie…). Situé à Kipseli, quartier vivant et populaire au cœur de la crise économique, sociale, politique et culturelle que connaît la Grèce depuis maintenant plus de 8 ans. Le KET a été fondé en mai 2012, par et pour des artistes, à une époque de coupes massives dans le secteur des arts, de la culture, de l’aide à la jeune création. C’est aujourd’hui un lieu-clef pour les artistes internationaux et les jeunes compagnies théâtrales, qui accueille un large éventail d’événements allant de la performance et de la musique expérimentale aux ateliers sociaux et théâtraux en passant par des débats sur l’art, la politique et les communs.

 





Une transcription de l’entretien est disponible plus bas sur la page.


Entretien avec Dimitris Alexakis

Propos recueillis par Christian Ryo, le 6 avril 2020

Entretien avec Dimitris Alexakis (transcription)

Propos recueillis par Christian Ryo, le 6 avril 2020

Les Grecs face au coronavirus

On est le 6 avril aujourd’hui, ça fait à peu près six semaines qu’on est confinés. Les écoles ont fermé d’abord, ensuite les lieux de rassemblements, les lieux publics, les théâtres, les salles de concerts etc ça nous concerne directement puisqu’on anime depuis 2012 un lieu de création à Athènes. Il se trouve qu’on a pris les devants, on suivait ce qui se passait en Chine et la façon dont l’épidémie se propageait au niveau mondial depuis un moment et on a décidé de fermer notre espace quelques jours avant qu’il y ait un avis étatique en ce sens. Pour une raison simple, c’est qu’on a eu peur que notre lieu, où il y avait du monde tous les soirs, devienne un lieu de contamination du public mais aussi des artistes et de nous-mêmes. Sachant que depuis plus de dix ans une des principales structures sociales qui a été fracassée par les plans d’austérité c’est l’hôpital public. Il y a une bonne infrastructure privée mais pour y avoir accès il faut avoir une assurance qui coûte de plus en plus cher et, par ailleurs, les équipements et le personnel dans l’hôpital public sont de plus en plus démunis. Il y a eu énormément de personnel soignant qui a été licencié ou mis en retraite anticipée au cours de ces dernières années. On peut sans aucun problème avancer le chiffre de deux mille personnes qui, dans les hôpitaux publics, ont été mises sur la touche, notamment par le biais de licenciements bêtes et violents.

Ces dernières années, j’ai souvent accompagné un proche dans un hôpital public, en pneumologie, dans une énorme structure, une vieille structure d’Athènes, qui s’appelle l’hôpital Sotiria, ça veut dire l’hôpital du salut, c’est un ancien complexe hospitalier public spécialisé dans les soins du poumon. J’ai pu voir le type de problèmes qui se posaient. Il y a un savoir faire médical qui est toujours très fort mais il y a des carences énormes en termes d’accompagnement des malades, d’hygiène. C’est un lieu où l’on sait très bien que l’on de contracter une affection nosocomiale très facilement. Ça, c’était le cas avant l’arrivée du virus et ce virus fait exploser ce type de structure maintenant. Les Grecs en ont eu conscience et le confinement ici a été accepté, mis en place et appliqué de façon assez radicale, plutôt par les gens eux-mêmes, parce qu’ils ont  bien senti qu’on n’avait pas les moyens de suivre. Les structures publiques n’allaient pas suivre.

J’ai l’impression que quelque chose d’à peu près semblable s’est passé au Vietnam, qui n’a pas non plus une infrastructure hospitalière importante mais où les cas de propagation et de contamination ont été aussi assez peu élevés. Et ça me fait penser à un élément important de la crise sanitaire en cours : ça met en évidence des solidarités de fait Nord-Sud qui pour le moment étaient plutôt cachées, notamment en raison de vieux préjugés plus ou moins racistes et colonialistes. On se rend compte que les corps du Nord et les corps du Sud peuvent être menacés par le même phénomène. Donc là, il y a une solidarité de fait. Et, en même temps, on se rend compte que l’expertise qui a été développée pour répondre à l’épidémie dans des pays comme Taïwan ou comme la Corée du Sud ou le Vietnam a assez peu été prise en compte dans toute la période qui a précédé l’arrivée du virus en Europe, notamment par le gouvernement français. Là on parle d’un pays qui a une place toujours centrale dans le monde occidental, dit développé, et qui aurait pu jouer un autre rôle. On se rend compte que les politiques de santé publique qui été prises concernant les masques, le dépistage etc dans ces pays-là ont très largement été méprisées par les décideurs en France, et de façon générale en Europe. Le signal d’alarme en France, et aussi en Grèce – où l’on vit – ça été vraiment l’Italie et à un point déjà assez dramatique de l’évolution de l’épidémie. Je pense très clairement que plusieurs médecins italiens ont joué un rôle hyper important en Grèce en faisant prendre conscience de la gravité de la situation. Tout d’un coup, j’ai l’impression que les décideurs en Grèce ont très très peur, ils se sont rendus compte du massacre que ça risquait d’être, cette épidémie.

Actions de solidarité

Dans le quartier, il y a une action importante qui est menée par un réseau de solidarité matérielle, c’est-à-dire qui distribue de la nourriture et des vêtements, avec qui on bosse depuis très longtemps maintenant pour récolter des courses pour les plus démunis. Il y a un rendez-vous qui se met en place trois fois par semaine dans le quartier où on est conviés à aller déposer dans un local des courses pour les plus démunis.

Est-ce que les actions de solidarité menées en 2015 pendant la crise vous donnent une expérience et un temps d’avance sur la France ?

De fait la structure dont je te parle vient de cette histoire-là. Mais, il est encore trop tôt (l’effet de sidération a quand même été énorme) pour dire si c’est quelque chose qui est généralisé et qui s’étend.

Il y a aussi eu des actions de solidarité en 2015 autour de la santé, est-ce qu’elles perdurent ?

J’ouvre une petite parenthèse qui concerne les terrains de l’ancien aéroport d’Athènes qui sont une proie de choix depuis plusieurs années pour les investisseurs. Ça fait plusieurs années que les grands investisseurs veulent s’accaparer les terrains laissés en friche par l’aéroport mais entre-temps ces terrains ont été occupés par un collectif de quartier qui y a fait de la permaculture et qui y a installé un dispensaire social. C’est devenu, depuis cinq ou six ans, l’un des principaux dispensaires sociaux autogérés de Grèce. Il a joué un rôle très important dans la mise en réseau des différents centres de soins ou dispensaires ou pharmacies sociales de quartier. Ils étaient menacés directement – depuis quelques semaines avant le début du confinement – d’expulsion puisque le gouvernement de droite visiblement a fait passer des dispositions de loi pour liquider les terrains qu’ils occupent. C’est un dispensaire qui soigne énormément de gens et notamment pour des pathologies lourdes. C’est un dispensaire qui a la possibilité de savoir quels sont les médicaments en réserve dans d’autres dispensaires et qui peut les faire venir au cas où. Par exemple, si on cherche un médicament très rare pour une chimio, pour des pathologies lourdes où on n’a pas forcément de médicaments. En fait, ils ont telle expérience depuis des années qu’ils ont pu proposer leurs services à l’arrivée de l’épidémie de COVID 19 mais aussi leur équipement à des structures publiques. Quantitativement, ce n’est pas énorme mais ça fait sens.